Jane Dieulafoy était une archéologue, aventurière et écrivaine française du XIXe siècle, célèbre pour avoir reçu deux distinctions honorifiques du gouvernement français : la Légion d’honneur, la plus prestigieuse décoration civile française, et une autorisation unique de porter des vêtements masculins en public.
Née Jane Magre en 1851 à Toulouse, elle a grandi dans une famille traditionnelle qui lui a transmis des valeurs sociales et religieuses. Catholique fervente, elle était contre le divorce et faisait preuve de patriotisme, défiant les conventions pour défendre sa nation. Son engagement conservateur lui a permis d’éviter d’être perçue comme « hystérique ou perverse », des étiquettes souvent collées aux femmes portant des pantalons à cette époque, comme l’indique Rachel Mesch, auteur de Before Trans : Three Gender Stories From 19th-Century France, une biographie de Dieulafoy.
Son union de 46 ans avec l’ingénieur civil Marcel-Auguste Dieulafoy et leurs découvertes archéologiques dans l’ancienne capitale de Suse, en Iran, furent également des facteurs favorables à son acceptation sociale. Ensemble, ils ont contribué à enrichir la nouvelle aile du musée du Louvre dédiée à l’Iran, inaugurée en 1888, ce qui lui valut le surnom de « l’intrépide aventurière en vêtements d’homme » dans la presse.
Rencontre et vie commune
Jane a rencontré Marcel à Toulouse en 1869, peu après avoir achevé ses études dans un couvent près de Paris, où elle avait étudié l’histoire, les langues anciennes et modernes, l’art et la peinture. Ils se sont mariés en mai 1870, peu après le retour de Marcel d’Algérie, où il était parti superviser des travaux d’infrastructure.
Marcel était le compagnon idéal pour Jane, partageant son amour pour l’architecture et les voyages, tout en l’acceptant telle qu’elle était. Deux mois après leur mariage, la guerre franco-prussienne éclata, et Marcel se porta volontaire comme capitaine du génie. Jane souhaitait le rejoindre, non pas en tant que cantinière, mais pour se battre. Jouant sur une ambiguïté de la loi, elle se coupa les cheveux et endossa un uniforme de tireur d’élite pour participer aux combats.
De retour à Toulouse après la guerre en mai 1871, Jane adopta un look plus traditionnel, mais ne cessa de s’impliquer dans l’archéologie. Peu de temps après, Marcel fut nommé responsable des monuments anciens par l’architecte Viollet-le-Duc. Le couple partageait une passion commune pour l’art islamique, ce qui les conduisit à des voyages en Égypte et au Maroc entre 1873 et 1878.
Expédition en Perse
Souhaitant explorer la Perse, Jane et Marcel entreprirent un voyage de 5 000 km en février 1881, visant Suse. Jane, alors âgée de 30 ans, se déguisa à nouveau en homme pour éviter les contraintes imposées aux femmes. Sans porter de voile, elle voyagea librement, affrontant maladies, insectes, voleurs et routes difficiles avant d’atteindre Suse en janvier 1882. Épuisés et à court d’argent, ils durent faire demi-tour à cause des intempéries.
Tout au long du voyage, Jane prit des notes et photographia l’architecture et les monuments, ainsi que des scènes de la vie quotidienne. Toutefois, il est douteux qu’elle ait pu s’aventurer dans les harems pour photographier leurs habitants, puisqu’aucune image de ce genre n’a été retrouvée.
Ses journaux furent publiés dans Le Tour du Monde, un magazine français de voyage. Ce succès lui ouvrit les portes des conférences, et elle écrivit également des romans historiques. Par exemple, son ouvrage Parysatis (1890), inspiré par une reine perse antique, devint un opéra grâce à Camille Saint-Saens, à qui elle fit parvenir le livret. Elle contribua aussi aux illustrations de Ancient Art of Persia, ouvrage de Marcel publié en cinq volumes entre 1884 et 1889.
Retour à Suse
Le couple, avec le soutien de Louis de Ronchaud, directeur des musées nationaux, retourna à Suse en 1884 grâce à l’appui du Louvre et du gouvernement français. Cette ville avait été identifiée comme la Shushan biblique par l’archéologue britannique William Kennett Loftus en 1851, la classant parmi les plus anciennes cités du monde.
Les fouilles débutèrent en février 1885 et se conclurent en 1886, suite à l’accord de Naser al-Din, Shah de Perse, qui hésitait à accueillir Jane à cause de son sexe. Cependant, l’accord stipulait qu’ils ne devaient pas toucher au tombeau de Daniel, redouté par les villageois. Jane et Marcel se concentrèrent sur le palais, recrutant 300 habitants pour les fouilles, qu’ils supervisèrent attentivement.
Parmi les découvertes marquantes se trouva une frise de briques vernissées, ornant le palais avec des lions rugissants. Jane surveilla les fouilles dévoilant des colonnes de 70 pieds de hauteur et des restes de têtes de taureaux décoratives. Les célèbres frises des archers, qu’elle étudia avec ferveur, symbolisaient pour elle un lien profond avec l’histoire des rois perses.
Reconnaissance et dernières années
Après leur retour en France, Jane et Marcel furent célébrés comme des héros. En 1886, Jane reçut la Légion d’honneur, l’une des plus hautes distinctions nationales. Elle décida de garder ses cheveux courts et de continuer à porter des vêtements d’homme, ayant obtenu l’autorisation légale de porter des pantalons.
Les dernières années de leur vie les menèrent à voyager entre l’Espagne et l’Afrique du Nord, où Jane découvrit également des vestiges d’une mosquée du XIIe siècle au Maroc en 1912. Pendant la Première Guerre mondiale, elle se battit pour que les femmes puissent servir dans l’armée, permettant ainsi d’alléger le fardeau des hommes.
Marcel, à 70 ans, s’engagea et Jane l’accompagna au Maroc, mais elle tomba malade et dut retourner en France. Ce fut une période de séparation difficile qui affecta leur dévouement l’un envers l’autre. Jane s’éteignit en mai 1916, à 64 ans, sans Marcel à ses côtés. Ce dernier survécut quatre années supplémentaires, décédant en 1920.


