La condition des femmes au Chili – Novembre 2009 Sylvie Arnaud

Quatre ans après l’élection d’une femme à la tête du Chili, quelles sont les avancées en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes ?

« Il fut un temps où au Chili, une femme honorable était une femme qui ne parlait pas et dont on ne parlait pas ».

Bien que le droit de vote ait été accordé en 1949, suivi de quelques progrès sociaux, les femmes chiliennes ont, sous le régime du général Pinochet, été rapidement réduites à des rôles de mères et de femmes au foyer. Cela a exclu toute forme de revendication ou d’activité politique pour elles.

Le gouvernement a même tenté de dissuader les femmes de travailler, malgré la nécessité de le faire à cause d’une transition brutale vers l’économie de marché. Alors que la politique économique poussait les femmes à chercher un emploi rémunéré, la politique sociale s’opposait à leur intégration sur le marché du travail.

Ainsi, durant la dictature de Pinochet, bien que les femmes aient davantage intégré la force de travail, leurs conditions sont devenues encore plus précaires. De plus, l’éducation supérieure a été soumise à une politique sexiste de militarisation, ce qui a exclu les femmes de l’enseignement supérieur et des positions à responsabilités.

Les inégalités ont été exacerbées par les tortures, viols et abus dont les femmes ont été particulièrement victimes durant cette période. Cependant, malgré ces violences et injustices récurrentes, le régime de Pinochet a finit par renforcer les mouvements féministes, qui se sont mobilisés massivement pour mettre fin à la dictature en 1989.

Depuis, des avancées en matière d’égalité sont incontestables. Avec la légalisation du divorce en 2004 et l’arrivée au pouvoir de Michelle Bachelet en 2006, le Chili a connu une évolution significative dans de nombreux domaines : éducation, retraites, santé, famille, et une participation croissante des femmes à la vie politique et économique.

Cependant, le pays demeure très machiste. Bien que le divorce soit maintenant légal, il se fait souvent au détriment des femmes, qui n’osent pas toujours engager de procédures dans une société où plus de 80 % de la population est catholique.

En matière d’éducation, les manuels scolaires montrent souvent des mères repassant, tandis que les pères rentrent du travail pour se mettre à table.

L’égalité sur le marché du travail

« La question du travail féminin et de l’égalité hommes-femmes n’est pas une priorité du gouvernement. Il y a quelques progrès dans le secteur public, mais dans le secteur privé, où travaillent la majorité des femmes, la situation est catastrophique. Il y a très peu de contrats formels, et les acquis sociaux sont minimes. Une femme qui prend un congé maladie ou de maternité peut se retrouver au chômage du jour au lendemain », déclare Tamara Vidaurrázaga, présidente de l’association chilienne Feministas Tramando.

L’insertion des femmes sur le marché du travail au Chili, qui est relativement tardive, est l’une des plus basses d’Amérique latine. Les femmes représentent environ un tiers de la masse salariale (36,2 %) et sont surtout concentrées dans des emplois peu qualifiés et mal rémunérés (Sources ONU 2009).

Le sujet de l’avortement

Le sujet controversé de l’avortement reste interdit dans le pays. Bien que l’avortement pour raison thérapeutique ait été légalisé au Chili en 1931, cette légalisation a été abrogée sous la dictature de Pinochet et n’a jamais été rétablie, malgré les nombreuses demandes au Congrès.

Cette interdiction, au-delà des problèmes qu’elle cause, renforce encore plus les inégalités sociales. Tandis que les femmes des familles aisées peuvent avorter en toute impunité à l’étranger ou dans des cliniques privées au Chili, les femmes et souvent les jeunes filles (14/15 ans) des familles pauvres continuent de mettre leur vie en danger entre les mains de « faiseuses d’anges ». Et lorsqu’elles se présentent aux urgences des hôpitaux, souvent après des complications, elles sont dénoncées et emprisonnées, faute de moyens pour se payer un avocat.

Il est essentiel de rappeler que ces jeunes filles sont souvent victimes de viols, qui, il y a quelques années, n’étaient pas condamnables si le violeur épousait sa victime.

Les mots de Tamara Vidaurrázaga, présidente de l’association chilienne Feministas Tramando, sont révélateurs : « Les organisations de droite ou catholiques, comme l’Opus Dei, exercent une forte influence au sein du Tribunal Constitutionnel, ainsi que dans la société chilienne dans son ensemble. Imaginez, même la présidente Bachelet, qui n’est pas catholique, est contrainte de participer à des rencontres catholiques avant de prendre des décisions politiques ! De plus, avec la gouvernance d’une femme, les féministes au sein des institutions sont étrangement moins revendicatives. Elles se taisent pour ne pas poser de problèmes à Michelle Bachelet ».

Nous pouvons donc conclure qu’en dépit de la présence d’une femme à la tête du pouvoir et de leur participation active à la vie du pays, les femmes chiliennes rencontrent encore de nombreuses difficultés pour obtenir des droits fondamentaux reconnus partout dans les pays voisins.

Bien que la constitution ne permette pas officiellement à l’Église catholique d’influencer les affaires de l’État, il est clair que celle-ci bénéficie d’une grande influence politique et sociale.

En interdisant l’avortement dans un pays où les inégalités sociales persistent, la législation chilienne, influencée par une Église catholique conservatrice, compromet les droits des femmes, leur santé, leur défense légale, et nuit au respect du secret professionnel du corps médical.

La démocratie chilienne doit donc encore réaliser des progrès significatifs en matière d’égalité, si elle veut finalement répondre aux espoirs que les femmes lui ont toujours confiés.

Ophélie

« Je m’appelle Ophélie, je dirige l’association Destins de femmes à Arles, un engagement né le jour où j’ai réalisé, en feuilletant des archives locales, à quel point l’histoire des femmes avait souvent été racontée à voix basse.
Dynamique et profondément investie dans la vie associative, je travaille chaque jour pour faire avancer les droits des femmes et transmettre leur mémoire.
J’écris ici pour partager ces récits, éveiller les consciences et donner envie d’agir, à hauteur humaine. »

Destins de Femmes